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Œuvres - « Un art de la lenteur »

Texte rédigé par la critique d'art et conseillère en art contemporain Anne Malherbe, qui collabore à des revues d'art et à des catalogues d'expositions. Elle est également l'auteur de plusieurs ouvrages et commissaire d'expositions.
Pour en savoir plus sur son travail et suivre ses critiques d'art, rendez-vous sur son site : http://anne-malherbe.com.

Brune Somogyi, un art de la lenteur

 

Au fil de la sève
Au fil de la sève
Prunier, socle en bois
Ronds  dans l’eau
Ronds dans l’eau
Pierre bleue de Belgique, socle en granit
Le  Vent se lève
Le Vent se lève
Marbre, socle en granit
Mon Cœur
Mon Cœur
Stéatite, socle en granit
Pierre de Rêve
Pierre de Rêve
Albâtre, socle en grès
La Joueuse de Viole
La Joueuse de Viole
Pierre de Saint-Maximin, socle en grès
Promesse de l’aube
Promesse de l’aube
Stéatite, socle en granit

On parle de « sculpture », en art contemporain, pour désigner tout ce qui, en fait, relève du volume en général. Les formes de la sculpture ne sont en effet plus circonscrites : elle peut s’ouvrir jusqu’à devenir une installation, s’inscrire dans un paysage, envahir un espace. Ses matériaux et techniques varient jusqu’à inclure des pratiques qui lui sont originairement étrangères : taxidermie, bricolage, accumulation, réalisation par ordinateur, etc.

La sculpture de Brune Somogyi est une exception dans le paysage de l’art contemporain. Elle est rare pour une raison paradoxale : parce qu’elle relève d’un art de la continuité, parce qu’elle ne cherche ni à rompre avec la tradition ni à apporter quelque chose de désespérément neuf. En revanche, elle se tient au plus près de ce qui en fait la spécificité : l’art d’aller chercher une forme au sein d’un matériau, ainsi que Michel-Ange, l’a énoncé le premier. Un morceau du tronc d’un prunier, offert par un ami, fait naître la forme d’Au fil de la Sève (2011), brassée de fleurs drapées dans leur feuillage dont la densité prend sa source dans les mouvements internes du bois. La forme s’extrait de la matière, tantôt parfaitement achevée, tantôt en partie prisonnière du morceau brut. Dans Pierre de Rêve (2013), le rêve émerge de l’albâtre, comme une bulle de respiration hors de la compacité informe du sommeil.

Les œuvres de Brune Somogyi sont rares aussi parce qu’elles se réalisent dans la lenteur. Les artistes, aujourd’hui, se collètent rarement avec la dureté du matériau, préférant les matériaux modelables qui se plient à leurs volontés, à leur idée, à leurs envies. Les sculptures de Brune Somogyi ont la particularité de permettre au matériau d’exister pleinement. Gypse, pierre de Saint-Maximin, stéatite, pierre bleue de Belgique, bois divers, etc. : ils impriment leur propre rythme au travail. Et la vision se forme au fil du temps passé à l’atelier à percevoir les potentialités de la masse ou à tenter d’y imprimer un désir.

Cette lenteur est le gage du lien étroit qui s’établit entre l’artiste et son œuvre.

Face à l’expansion et à la diversification illimitées de la sculpture contemporaine, l’œuvre de Brune Somogyi évolue dans le resserrement : la matière, dans sa densité, est destinée à recueillir un souvenir, une sensation, un symbole. Ronds dans l’eau (2014) ou La Joueuse de Viole (2013) fixent une vision fugitive. Avec Le Vent se lève (2014),  Promesse de l’aube (2011) ou Mon Cœur (2013), on approche l’intimité même de l’artiste.

Si c’est souvent le hasard qui place sous sa main tel ou tel matériau, celui-ci en revanche vient réveiller chez l’artiste la réminiscence, l’impression qui sera traduite dans la pierre. Donner consistance à l’insaisissable, rendre palpable ce qui appartient à un monde difficilement traductible en mots, telle est la direction que Brune Somogyi donne à son travail de sculpture, discipline pourtant d’abord vouée au monumental. Ainsi rejoint-elle quelques moments particuliers de l’histoire de la sculpture : le raffinement et le mystère du Symbolisme, la simplicité onirique d’un Constantin Brancusi. Elle appartient également à une rare famille de sculpteurs — Bertrand Secret, Séverine Cadier — qui, aujourd’hui, et avec des techniques variées, recherchent dans leur discipline intimité et onirisme.

Il en résulte des œuvres plus ou moins abstraites ou figuratives : la question n’est pas de s’inscrire dans un genre défini mais de faire jaillir de la matière une énergie particulière. Une grande douceur, de la pudeur dans le dévoilement, de la mesure dans l’expression de la liberté, toutes valeurs éminemment singulières dans la création contemporaine. Brune Somogyi fait de la sculpture un art de la discrétion, de la révélation patiente, de l’épanouissement, longtemps attendu et soudain accompli, d’une intuition furtive.

 

Anne Malherbe

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Sculpture de Brune Somogyi

Photographie : Jérôme Bourgeois http://www.jerome-bourgeois.fr